Femmes flic dans les séries Engrenages (France), The Killing (Danemark), Homeland (USA)

Femmes de flair, intuitives, tête brûlées, ou mélancoliques-énigmatiques, trois femmes flic dans de récentes séries donnent à voir de nouveaux visages féminins aux commandes. Représentantes de la loi et de l’autorité, la capitaine Laure Berthaud (Engrenages), Carrie Mathison (Homeland) ou l’inspectrice Sarah Lund (The Killing) n’excluent pourtant pas la sensibilité, ni des moments de fragilité. Dans une fonction traditionnellement dévolue aux hommes, ces figures de proue du scénario, accrochent et entraînent l’amateur de séries par des représentations plus ou moins audacieuses de la féminité.

Une féminité compatible avec le rôle

Qu’elles travaillent dans un commissariat  (Laure Berthaud dans Engrenages), Sarah Lund (The Killing) ou à la CIA pour Carrie Mathison (Homeland), elles évoluent dans un milieu  essentiellement masculin et à haut risque.

Pour les besoins du rôle, elles marient leur féminité avec la détermination, le courage moral et physique qu’exige le personnage. Pourtant, point de cliché dans cette figure policière. La capitaine Laure Berthaud a un côté culotté ; elle n’est pas grande, ni franchement belle, un peu girl next-door, et habillée d’une façon sobre et aventurière – veste en cuir, jean, tee-shirts sombres, sans motif – en bonne fonctionnaire de police. Mais elle a du charme, du chien, avec un léger côté enfantin dans son minois, que ses yeux fixes peuvent démentir lorsqu’ils se durcissent. Version américaine oblige, Carrie Mathison est la plus « sexy » des trois, blonde, tailleurs gris ou noirs impeccables et sobres aussi, sourire ravageur, avec un côté garçon manqué – ou un reste d’enfance ? – perceptible dans les épisodes où elle est déçue, et plus encore dans ceux où de violentes émotions défigurent son visage. Un idéalisme venu d’une enfance blessée qui n’aurait pas rencontré de démenti habite le personnage. Sarah Lund est la plus  inattendue des trois : mutique, lunaire et contemplative, elle semble retranchée des humains. Inexpressive, visage pâle et immobile, semblant regarder une autre dimension de la réalité, elle est proprement fascinante. Ses mythiques pulls en jacquard scandinave lui donnent une allure juvénile. Elle tourne résolument le dos aux clichés sur la féminité, et sa vie privée semble montrer que cette facette n’est guère investie. Tout entière absorbée dans son enquête, elle oblige son fils, son ex-mari et son actuel compagnon à se passer d’elle dans la vie courante.

Vie privée

L’hypertrophie de la vie professionnelle réduit la vie privée à peau de chagrin : en pointillé, en à-côté ou alors carrément confondue avec le lieu de travail. Ces jeunes femmes ont un côté lonesome cowboy intéressant pour le scénario (un peu comme si Dr House avait une petite amie attitrée, quel désastre pour son sex appeal !).

Célibataires, donc. Mais comment en serait-il autrement dans une fonction aux avant-postes de la violence la plus crue, la plus directe de la société ? On les voit mal rejoindre leur amoureux, ou version maman, attaquant leur double journée le soir, après avoir fait la popote ! Ces héroïnes sur le fil du rasoir ont une vie personnelle précaire, inconfortable, solitaire. Comme elles sont encore jeunes, des trentenaires tout au plus, elles profitent professionnellement d’un potentiel psychique exceptionnel. Leur reste la sexualité, seule compatible avec un métier qu’elles investissent au plus haut point. Ainsi, Laure Berthaud comme Carrie Mathison sont des célibataires à la sexualité libre. Au fil des épisodes, la capitaine fait des rencontres et connait des amants occasionnels. Est-ce par une immaturité toute oedipienne qu’elle ne se fixe avec aucun  homme libre ? Son amourette avec le beau procureur ne la mène guère loin, et celui-ci ne tarde pas à renouer avec sa femme, une superbe créature, très « femme ». Dans la série américaine, on voit Carrie arborant une bague de fiançailles dans les bars où elle sort, pour n’être abordée que par des hommes de passage. Elle n’a pas le temps d’entretenir une relation. On comprend aussi qu’elle a entamé une liaison sur son lieu de travail avec David Estes, le chef de service, avant de le plaquer et de partir en Irak, liaison qui coûtera son mariage à Estes. Jusqu’à ce que – finesse du scénario oblige – elle s’amourache de son cœur de cible, le sergent Nicholas Brody, et qu’on ne sache plus qui tombe dans les filets de l’autre.  Seule Sarah Lund, ovni féminin, dure et d’une rare finesse, a mis de côté toute vie affective. Peut-on dire qu’elle n’exerce aucune séduction active ? Peut-être, et pour un personnage féminin de série, c’est un défi assez rare. Froide,  presque autiste, se fourrant toujours dans la gueule du loup, elle n’attire pas la convoitise. Pourtant, on ne guette que sa frêle silhouette ! Son visage au regard lunaire est aimanté par la seule réalité qui compte pour elle : son enquête et, sans doute, la pulsion de mort qui s’y rattache – à l’image de ces corps féminins retirés du fond des eaux et qui y dormaient depuis parfois plus de dix ans…

L’autorité au féminin

Ces justicières solo nous donnent à voir une des images les plus modernes de la féminité dans l’univers des séries, parfois si conformistes. Si les scénarios où l’enquêteur est un homme ont incarné la quintessence de l’intelligence masculine alliée à la séduction – que l’on pense à Humphrey Bogart ou plus récemment dans le polar norvégien Millénium au charmant Mickaël Blomkvist, anti-mâle par excellence, on sent que les rênes ont changé audacieusement de mains dans les séries où une femme mène l’enquête (de même que la série Caïn tente aussi de faire incarner une fonction à haut risque par un personnage vulnérable entre tous, celui qui n’a plus ses jambes et est contraint de rouler en fauteuil).

C’est que ces personnages incarnent un post-féminisme : bien qu’évoluant dans un milieu réputé machiste et essentiellement masculin, elles ont dépassé la question de savoir si une femme peut occuper un poste d’autorité, mais à des degrés variés. C’est la série danoise qui va le plus loin dans ce sens. Dans la version française, la capitaine Laure Berthaud, neutre et tranchée, voix basse, monocorde, et physique sobre,  impose un respect tout naturel à ses collègues. Sa féminité l’accompagne discrètement, en sourdine. Ce qui ne l’empêche pas de séduire son monde. Sarah Lund, qui est une déclinaison brune encore plus immatérielle, n’est plus qu’une esquisse de femme : absence de sourire, lèvres serrées, peu de mots, peu de regards à l’interlocuteur. Dans l’économie de moyens qu’elle dispense, elle écarte d’emblée la possibilité d’un quelconque contact humain. Et pourtant, sa finesse de traits et la mélancolie de son regard la désignent comme une femme à part entière qui ne ferait que « suspendre la question du genre », comme le dirait Bellinda Cannone (La tentation de Pénélope) dans certaines sphères de sa vie, dont son travail. Le pull jacquard est d’ailleurs là pour camoufler la féminité de son personnage. A un moment toutefois, elle s’approche dangereusement de l’homme politique suspecté d’avoir tué la jeune fille. Après s’être fait admettre chez lui à une heure tardive, elle le suit, le questionne et s’invite à boire un verre. On ne sait si le fond du dialogue est teinté de séduction ou de danger (va-t-il l’embrasser ou la tuer ?). C’est la seule fois où on la voit embusquée dans une aventure qui pourrait être amoureuse, et cela semble plausible tant elle est gouvernée par une forme d’instinct. Par le même mécanisme que celui qui entraîne Carrie vers Nicholas Brody, épais mystère, Sarah Lundt est momentanément attirée par celui qui pourra lui être le plus utile à l’enquête.

Une dimension subversive

Enfin, ces femmes sont des personnalités hors du commun, « intenses » (à propos de Carrie, dans Homeland), dotées d’une logique personnelle qui embarrasse beaucoup leur hiérarchie. Le schéma narratif de Homeland et de The Killing usent d’une même finesse de scénario. Vers la fin de la première saison, Sarah Lundt qui n’a pas tenu compte des avertissements de sa hiérarchie, s’est faite écarter et muter dans un autre secteur. Mais, lors d’une enquête particulièrement retorse, on la rappelle pour qu’elle donne son avis. Elle refuse avant d’accepter et reprend l’enquête. Idem pour Carrie Mathison qui finit la première saison en salle d’électrochocs, convaincue d’être victime d’un délire furieux contre Brody. Après s’être reconvertie en prof, elle est contactée par téléphone, commence par refuser de collaborer avec une hiérarchie aussi ingrate, puis accepte une nouvelle mission et prend des risques déments pour ramener d’Irak des pièces à conviction décisives. C’est exactement le même procédé scénaristique ! Leur génie, leur folie, leur instinct infaillible, incontrôlable (ose-t-on dire que ce génie incontrôlable est féminin ?) effraie une hiérarchie plutôt masculine. Sarah et Carrie sont des sorcières modernes, mises au ban d’une société patriarcale pour qui l’instinct, les tripes, le flair ont partie liée avec la folie, l’étrangeté – le féminin archaïque, qui fascine et déroute la logique rationnelle. Les américains la traitent aux électrochocs, les danois par un simple bannissement. La Capitaine Berthaud française est plus mesurée, moins effrayante, plus dans le self control. D’ailleurs, elle fait corps avec son équipe d’hommes et ne fait pas de sortie de route menaçant son intégrité.

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Critique littéraire de livres et films
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