Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham

C’est le récit d’une expérience. Pour voir à quoi ressemble « la crise », Florence se teint en blond, chausse ses lunettes et loue une chambre meublée à Caen, l’ancienne ville de Moulinex. Elle s’inscrit au chômage, seul diplôme : le baccalauréat. Elle a plus de quarante cinq ans.

Pendant six mois, elle va cumuler les heures de ménage à l’aube et tard le soir dans un ferry, dans des bungalows de campings, dans des bureaux déserts. Elle côtoie Karine, Maryline, Philippe, Mimi, Françoise, Victoria, des gens émouvants, pittoresques qui triment sans pour autant gagner leur vie et sans se plaindre : baskets trouées, dents cariées, pas de voiture. Au Pôle Emploi, c’est l’ambiance de fin-du-monde qui règne : les employés sont au bord du burning-out. Il n’y a pas de travail à offrir. Pas de CDI bien-sûr, pas même de CDD. Il y a des heures. Et des « formations » obligatoires. Pour passer le balai-brosse, pour manier l’engin qui nettoie tout, ou juste pour décourager les gens et faire baisser les chiffres du chômage.

            On craindrait le manichéisme de la situation : passages ironiques à peine voilés pour les petits chefs ou agents du Pôle emploi et regard compatissant pour les demandeurs d’emploi. Mais c’est plus nuancé, vraiment. Les portraits ne manquent pas de piquant ni d’humour, celui de Philippe par exemple, dégaine de vieux dragueur pauvre, mais illuminé par sa générosité finalement désintéressée. La description des sadiques, des minables ou des faux gentils est remarquable et la technique imparable : elle reproduit leurs paroles, sans un mot de plus. La journaliste parisienne qui a l’habitude de manier la langue, le stylo et l’ordinateur, se trouve bien empotée devant son chariot et ses produits d’entretien. Son admiration va à celles et ceux qui arrivent à tenir les cadences, rompus aux exigences inouïes demandées aux agents de nettoyage. Son atout réside dans sa chaleur humaine, sa solidarité avec ces damnés de la terre dont elle partage – pour un temps – les épreuves. Elle joue le jeu de la recherche d’emploi avec toute sa bonne volonté. C’est ce qu’écrira un formateur sur son compte : « bonne volonté ». Et une autre d’un cabinet privé : « Vous êtes mon meilleur dossier ». Voilà, pour le ménage, c’est pas ça, mais pour le « savoir-être », elle a tout bon.

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Critique littéraire de livres et films
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